La souffrance psychologique des jeunes : une responsabilité collective des adultes

La souffrance psychologique des jeunes interroge notre responsabilité collective d’adultes. Au-delà des réseaux sociaux ou du contexte sanitaire, cet article propose une réflexion sur la place des adultes, le rôle du cadre, du temps et de la relation dans la construction psychique des enfants et des adolescents, invitant chacun à penser sa part, sans injonction ni simplification.

REGARDS ANALYTIQUES SUR NOTRE SOCIÉTÉ

Céline Naud Psychanalyste

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La souffrance psychologique des enfants et des adolescents est aujourd’hui au cœur des préoccupations sociétales. Les chiffres sont alarmants, les alertes se multiplient, et les discours médiatiques pointent massivement du doigt les réseaux sociaux ou encore la période du Covid comme causes principales de ce mal-être croissant.

Ces éléments jouent indéniablement un rôle. Pourtant, s’y arrêter exclusivement risquerait de nous exonérer, nous adultes, d’une réflexion plus inconfortable mais essentielle : quelle est notre part de responsabilité dans la souffrance psychique des jeunes générations ?

Donald Winnicott écrivait : « Il faut croire que nos enfants pourront vivre dans un monde meilleur que celui qu’on leur laisse. »

Cette phrase, profondément clinique et éthique, nous engage bien au-delà d’un simple vœu optimiste. Elle interroge ce que nous transmettons, consciemment ou non, à travers nos paroles, nos comportements, nos manières d’être au monde.

Des enfants et des adolescents en construction psychique

L’enfant et l’adolescent ne disposent pas encore d’un appareil psychique pleinement mature. Le développement du cerveau, notamment des zones impliquées dans la régulation émotionnelle, la prise de recul et l’anticipation des conséquences, se poursuit jusqu’au début de l’âge adulte.

Cela signifie concrètement qu’ils ne peuvent pas, seuls, faire le tri, donner du sens, relativiser ou contenir ce qu’ils traversent.
Ils ont besoin d’adultes capables de jouer un rôle de tiers régulateur, de soutien et de mise en perspective.

Winnicott insistait sur l’importance de l’environnement suffisamment bon : un environnement qui n’est ni parfait ni idéalisé, mais présent, fiable, contenants. Ce cadre permet à l’enfant de se sentir suffisamment en sécurité pour explorer, ressentir, penser.

Une société de l’image et de la comparaison permanente

Depuis la période du Covid, notre rapport aux autres et à nous-mêmes a profondément changé. Les échanges médiatisés par les écrans se sont intensifiés : visio-conférences, réseaux sociaux, exposition continue de l’image de soi.

Pour les jeunes, cette surexposition est psychiquement éprouvante.
Ils se voient en permanence, se comparent sans cesse, évaluent leur valeur à l’aune d’images filtrées, scénarisées, idéalisées. La confrontation à une réalité nécessairement imparfaite devient alors difficile, parfois douloureuse.

Les modèles dominants sont souvent des figures qui présentent des vies « instagrammées », déconnectées de la complexité et de la conflictualité du réel. Cela crée un écart impossible à combler, générateur de honte, d’insuffisance et d’angoisse.

La place irremplaçable de l’adulte

Dans ce contexte, l’enfant ou l’adolescent ne peut être laissé seul face aux réseaux sociaux. Non par contrôle, mais par présence.

Les relations par messages, aussi fréquentes soient-elles, ne remplacent pas la relation en présence, le face-à-face, la co-régulation émotionnelle permise par le regard, la voix, le rythme partagé. La construction psychique se nourrit de ces expériences incarnées.

Les injonctions véhiculées par les réseaux sont nombreuses et souvent contradictoires : « sois toi-même », « expose-toi », « réussis », « ne montre pas tes failles ».
Sans adulte pour aider à penser ces paradoxes, à mettre des mots, à hiérarchiser, la confusion s’installe.

L’adulte a alors une fonction essentielle : faire contre-pouvoir, apaiser, stabiliser, remettre du lien là où tout tend à se fragmenter.

Une question mérite d’être posée : que se passe-t-il lorsque les adultes adoptent les codes, le langage et les usages des jeunes, sans distance ni différenciation ?

Il n’est pas rare d’observer, sur les réseaux sociaux, des professionnels, des responsables politiques, des journalistes ou encore des parents s’approprier ces codes, souvent dans une logique de visibilité et de captation de l’attention. Bien sûr, il est essentiel de pouvoir être entendu par les jeunes. Toutefois, cette recherche de visibilité conduit parfois à un mimétisme excessif, où la proximité recherchée se fait au détriment de la fonction adulte.

En voulant « être comme eux », l’adulte renonce alors à sa place de repère. L’enfant ou l’adolescent se retrouve sans point d’appui différencié, sans modèle alternatif. Ce qui est montré par l’adulte devient implicitement ce qui est validé, sans possibilité de mise à distance.

Or, la construction psychique nécessite des différences générationnelles et des places distinctes. Non pour dominer, mais pour structurer. Le psychisme — tout comme le cerveau en développement — a besoin de points de vue différenciés et de repères stables, clairement identifiables. Ces repères offrent une direction, parfois consciente, souvent inconsciente, à partir de laquelle l’enfant et l’adolescent peuvent se situer, se positionner et progressivement s’autonomiser.

Le cadre posé par l’adulte n’a pas pour fonction de contraindre, mais de sécuriser. Il autorise l’enfant à expérimenter, à s’écarter, à contester même, précisément parce qu’un point d’ancrage existe. C’est parce qu’un chemin est posé qu’il devient possible de s’en éloigner sans se perdre.

Lorsque les adultes reprennent les codes des jeunes et se placent sur un plan d’indifférenciation, un message implicite se transmet : celui que les repères antérieurs seraient erronés, que les adultes se seraient trompés, et que la référence générationnelle n’aurait plus de valeur. Cette confusion fragilise la construction psychique, car elle prive les jeunes d’un appui externe nécessaire à l’organisation interne. Une question demeure alors, souvent implicite chez les jeunes : sur qui s’appuyer lorsque les adultes se comportent comme nous ?

Quand les adultes se confondent avec les jeunes

Cela nous invite en tant qu'adulte à se demander en quoi la différenciation générationnelle pourrait constituer un élément soutenant de la construction psychique et de la transmission ?

Le rapport des adultes au bien-être et au temps psychique

Il semble également nécessaire d’interroger la manière dont les adultes se représentent aujourd’hui leur propre bien-être. Dans un environnement marqué par de fortes contraintes - accélération des rythmes de vie, pressions professionnelles, sociétales, sollicitations numériques constantes - la quête du mieux-être peut parfois prendre la forme d’une exigence supplémentaire : aller bien rapidement, ne pas s’attarder dans le malaise, retrouver au plus vite une efficacité psychique attendue, tant dans la sphère professionnelle que personnelle. Nous n'avons plus le temps de prendre du temps pour réfléchir. 

Lorsque le développement personnel se détache des réalités relationnelles, de l’histoire singulière de chacun, de ses particularités et de son environnement, il peut véhiculer l’idée qu’il serait possible de se « réparer » rapidement, comme si l’être humain fonctionnait sur un mode essentiellement technique. Il suffirait alors de lire quelques ouvrages, de suivre certains contenus, voire d’échanger avec des IA, pour aller mieux. Le temps d’élaboration pourrait ainsi être contourné, rendant le mieux-être plus immédiatement accessible et si le résultat sur l'instantané est visible, il est délétère sur le moyen et long terme. Ces dynamiques interrogent notre rapport contemporain au temps psychique et à la transformation intérieure.

Toute transformation demande du temps : le temps de ressentir, de traverser, de mettre du sens. Ce temps est une condition de la maturation psychique, mais il semble de moins en moins toléré dans une société marquée par l’immédiateté et l’optimisation.

Dans ce contexte, la fonction de l’adulte mérite d’être interrogée. L’adulte n’a peut-être pas pour rôle d’accélérer ou d’exiger une adaptation immédiate, mais plutôt d’apaiser, de contenir et de ralentir. Il peut devenir un repère qui montre que le temps n’est pas un ennemi, que le changement fait partie de la vie, et que certaines traversées, parfois longues et douloureuses, participent à la construction de l’expérience, des compétences et de la confiance en soi.

L’être humain a besoin de modèles variés. Parmi eux, des modèles capables de calmer l’excitation et l’impatience, et d’offrir aux enfants et aux adolescents une temporalité plus stable, propice à la construction psychique. Celle-ci semble demander du temps, de la patience et une capacité à tolérer l’inachevé.

Les travaux du Dr Stephen Porges, à travers la théorie polyvagale — aujourd’hui largement reconnue et utilisée notamment dans l’accompagnement des traumatismes complexes — invitent à penser l’être humain comme fondamentalement relationnel. Ils mettent en lumière le rôle de la co-régulation : la capacité à s’apaiser dans des relations suffisamment sécurisantes.

Cela ouvre une réflexion sur la place des adultes - parents, professionnels, responsables institutionnels - dans leur fonction de soutien et de tranquillisation auprès des plus jeunes. Peut-être s’agit-il alors d’une responsabilité partagée, non pour se désigner coupables, mais pour interroger collectivement ce qui, dans notre organisation sociale et nos représentations, soutient ou entrave la capacité des jeunes à se construire psychiquement. Cette réflexion invite à ne pas se tenir à distance du problème, mais à s’y inclure, avec nuance et responsabilité.

Parler de responsabilité ne signifie ni accuser ni culpabiliser. Il s’agit plutôt de reprendre une position adulte, consciente de son impact.

Nos discours pessimistes, notre propre mal-être non élaboré, notre rapport au temps et à la frustration influencent profondément les jeunes, souvent bien au-delà de ce que nous imaginons. Les enfants perçoivent les états émotionnels, les tensions, les incohérences, même lorsqu’elles ne sont pas verbalisées.

Croire, comme le proposait Winnicott, que les jeunes pourront vivre dans un monde meilleur, suppose de leur offrir aujourd’hui des adultes suffisamment présents, différenciés et contenants, capables de tolérer la complexité, l’attente et l’inachevé. Capables de montrer des voies différentes pour que les jeunes puissent se construire

C’est peut-être là l’un des enjeux majeurs de notre responsabilité collective.