Pourquoi ne parle-t-on pas de guérison en psychanalyse ?

Cet article vise à éclairer, de manière accessible, la spécificité de l’approche psychanalytique en montrant comment nos expériences de vie, et plus particulièrement les traumatismes, laissent des traces durables et nous transforment profondément.

COMPRENDRE

Céline Naud Psychanalyste

7 min lire

Lorsque l’on entreprend une démarche psychanalytique, une question revient très fréquemment, parfois de manière explicite, parfois de façon plus implicite : « Vais-je guérir ? » Cette interrogation est légitime. Elle s’inscrit dans une représentation largement partagée de la souffrance psychique, souvent pensée sur le modèle de la maladie somatique : un état de déséquilibre, une cause identifiable, un traitement, puis un retour à l’état antérieur, supposé sain et stable.

Pourtant, en psychanalyse, le terme de guérison est rarement employé. Non par prudence sémantique ou par refus d’envisager le soulagement de la souffrance, mais parce que ce mot repose sur une conception de l’être humain et de la vie psychique qui ne correspond pas à ce que l’expérience clinique nous enseigne. Comprendre pourquoi nous ne parlons pas de guérison en psychanalyse, c’est déjà commencer à comprendre ce qu’est réellement ce travail.

Que signifie « guérir » ?

D’un point de vue étymologique et médical, guérir signifie revenir à l’état de santé antérieur. Il s’agit de retrouver un fonctionnement comparable à celui qui précédait l’apparition du trouble, de la maladie ou du symptôme. Cette définition suppose plusieurs choses :

  • qu’il existe un état antérieur stable et souhaitable auquel il serait possible de revenir ;

  • que ce qui a été vécu puisse être annulé, effacé ou réparé sans laisser de traces durables ;

  • que le sujet reste fondamentalement le même avant et après l’épreuve.

Or, lorsqu’il s’agit de la vie psychique, ces présupposés ne tiennent pas. L’être humain n’est pas un organisme figé qui se dérègle puis se répare à l’identique. Il est un sujet en devenir, traversé par le temps, par les relations, par les événements, par le corps, et par l’histoire singulière qui se tisse au fil de sa vie.

Un sujet en constante évolution

Nous ne cessons de nous transformer. Nos expériences nous modifient, parfois subtilement, parfois de manière radicale. Nos rencontres, nos relations, notre environnement social et culturel, notre santé physique, nos apprentissages, nos réussites comme nos échecs participent à façonner notre manière d’être au monde.

La personnalité n’est pas une structure immuable. Elle se remanie continuellement, au gré des interactions et des contextes. Ce que nous pensions être « notre caractère », « notre nature » ou « notre façon d’être » évolue avec le temps. Il ne s’agit pas d’une instabilité pathologique, mais du propre de la vie psychique : elle est mouvante, changeante, vivante.

Penser la guérison comme un retour en arrière suppose une vision linéaire et figée de l’existence. Or la vie ne fonctionne pas ainsi. Elle est faite de cycles, de ruptures, de continuités et de discontinuités, à l’image des saisons qui se succèdent sans jamais revenir exactement au même point.

Le traumatisme : une trace indélébile

Cette réalité apparaît avec une acuité particulière lorsque l’on parle de traumatisme. Un événement traumatique ne se contente pas de provoquer une souffrance passagère. Il marque profondément le sujet. Il laisse une trace mnésique, corporelle et psychique qui s’inscrit durablement dans l’histoire de la personne.

Contrairement à une idée encore très répandue, il est impossible d’effacer un traumatisme. La mémoire traumatique ne se supprime pas. Elle peut se transformer, s’élaborer, se symboliser, s’intégrer, mais elle ne disparaît pas. Vouloir « oublier », « passer à autre chose » ou « redevenir comme avant » expose souvent à davantage de souffrance, de culpabilité ou de sentiment d’échec.

La psychanalyse ne propose pas d’effacer ce qui a été vécu. Elle offre un espace pour comprendre comment cet événement a transformé le sujet, comment il a modifié son rapport à lui-même, aux autres et au monde.

Découvrir qui je suis devenu

L’un des enjeux centraux du travail psychanalytique est précisément cette découverte : qui suis-je devenu à la suite de ce que j’ai vécu ? Cette question est souvent redoutée, car elle confronte à une perte. La perte de la personne que j’étais avant, ou de celle que je croyais devoir être.

Entrer en analyse, c’est accepter d’explorer cette transformation, sans chercher à la nier. C’est reconnaître que l’épreuve a laissé des traces, et que ces traces participent désormais de mon identité. Ce cheminement est rarement confortable. Il bouscule les représentations, les idéaux, les attentes, parfois les loyautés inconscientes.

Il s’agit d’un véritable travail de deuil : deuil de l’illusion d’un « moi » intact, deuil de certains possibles, deuil de certaines identifications. Mais ce travail de deuil ouvre également à une découverte. Celle de la personne que je suis réellement, avec ses ressources, ses fragilités, ses limites, mais aussi ses forces souvent insoupçonnées.

Faire avec, et non effacer

Cette réalité apparaît avec une acuité particulière lorsque l’on parle de traumatisme. Un événement traumatique ne se contente pas de provoquer une souffrance passagère. Il marque profondément le sujet. Il laisse une trace mnésique, corporelle et psychique qui s’inscrit durablement dans l’histoire de la personne.

Contrairement à une idée encore très répandue, il est impossible d’effacer un traumatisme. La mémoire traumatique ne se supprime pas. Elle peut se transformer, s’élaborer, se symboliser, s’intégrer, mais elle ne disparaît pas. Vouloir « oublier », « passer à autre chose » ou « redevenir comme avant » expose souvent à davantage de souffrance, de culpabilité ou de sentiment d’échec.

La psychanalyse ne propose pas d’effacer ce qui a été vécu. Elle offre un espace pour comprendre comment cet événement a transformé le sujet, comment il a modifié son rapport à lui-même, aux autres et au monde.

Deuil et joie de la découverte

Ce travail n’est pas uniquement un travail de perte. Il est aussi un travail de découverte, et de joie. Découvrir son fonctionnement, ses mécanismes de défense, ses croyances, ses interdits, ses désirs réels, ceux hérités ou imposés, est une expérience profondément structurante.

Cette découverte permet une forme d’apaisement intérieur. Non pas parce que tout devient facile ou agréable, mais parce que ce qui était confus, conflictuel ou inexprimable trouve progressivement une place. À partir de là, un véritable travail de transformation devient possible :

  • modifier certaines modalités relationnelles ;

  • questionner ses croyances limitantes ;

  • assouplir des interdits internes trop rigides ;

  • intégrer des dimensions de soi jusque-là clivées ou rejetées.

Ce changement est profond. Il touche à l’organisation même de la personnalité. C’est précisément pour cette raison qu’un retour à l’état antérieur est impossible.

« Revenir en arrière » : une illusion fréquente

De nombreuses personnes s’inquiètent lorsqu’elles ressentent des émotions intenses au cours de leur analyse. Elles ont parfois l’impression de régresser, de « rechuter », voire d’annuler les avancées réalisées. Cette perception est compréhensible, mais elle repose sur une méconnaissance du fonctionnement psychique.

Ressentir n’est pas régresser. Éprouver des affects, parfois avec intensité, est souvent le signe qu’un travail en profondeur est en train de s’opérer. Chaque émotion traversée s’inscrit dans un contexte différent, avec une conscience et une capacité d’élaboration nouvelles.

Il n’existe pas de retour en arrière psychique. Chaque pas, même douloureux, transforme intérieurement. Le sujet n’est jamais exactement le même qu’auparavant. Ce qui change, ce n’est pas l’absence de souffrance, mais la manière de la vivre, de la comprendre et de la traverser.

Les résistances au changement

Ce processus de transformation peut susciter des résistances importantes. Découvrir qui je suis réellement, renoncer à certaines illusions, accepter la perte de certains idéaux peut être profondément déstabilisant. Ces résistances sont normales et font partie intégrante du travail analytique.

Parfois, elles se manifestent par une interruption brutale de l’analyse. Ce départ n’est pas nécessairement un échec. Il peut traduire une difficulté, à un moment donné, à poursuivre un travail qui remue des fondements identitaires profonds.

La psychanalyse demande une certaine disponibilité psychique. Elle suppose d’être prêt à se laisser transformer, sans savoir à l’avance ce que l’on va découvrir. Ce chemin n’est pas adapté à tous, ni à tous les moments de la vie. Mais lorsqu’il peut être engagé, il offre une liberté intérieure et un apaisement durable.

Pourquoi ne parlons-nous pas de guérison ?

Parce que parler de guérison reviendrait à promettre un retour à un état antérieur qui n’existe plus. Ce serait nier le caractère vivant, évolutif et relationnel de la psyché humaine. Ce serait également alimenter une illusion dangereuse : celle d’un effacement possible de l’histoire.

La psychanalyse ne vise pas à réparer un individu défaillant pour le rendre conforme à une norme. Elle accompagne un sujet singulier dans la compréhension de son histoire, de ses transformations et de ses choix. Elle ouvre un espace où il devient possible de vivre avec ce qui a été vécu, autrement, avec plus de conscience, de liberté et de cohérence.

Ce n’est pas une guérison au sens médical du terme. C’est un processus de subjectivation, de transformation et d’appropriation de soi. Et c’est précisément là que réside sa puissance thérapeutique.