

La pensée positive à bonne presse. Elle promet de transformer le regard que l'on porte sur sa vie, d'attirer de meilleures circonstances, de garder le moral quoi qu'il arrive. Utilisée avec discernement, elle peut effectivement soutenir, apaiser, redonner un peu d'élan. Mais dans ma pratique de psychanalyste intégrative, j'observe de plus en plus souvent l'envers du décor : des personnes tellement habituées à positiver qu'elles ne réussissent plus à voir ce qui, dans leur vie, ne va réellement pas. Et sans ce constat, aucun changement n’est possible.
Un chat reste un chat
Je dis souvent aux personnes que j'accompagnent : « un chat reste un chat ». Cette phrase, en apparence anodine, résume un principe essentiel du travail analytique : les mots que nous employons pour décrire notre réalité ont un poids considérable. Nommer une relation toxique « compliquée », qualifier un épuisement professionnel de « période intense », transformer une trahison en « leçon de vie »… chacun de ces glissements de vocabulaire est une façon de ne pas regarder les choses en face.
Or le langage n’est jamais neutre. Les mots que l'on choisit orientent directement la façon dont le cerveau interprète une situation, et donc la façon dont il y réagit. Employer les termes justes, même quand ils sont inconfortables, c'est se donner les moyens de se libérer d'une situation ou de la transformer. Habiller la réalité de mots trop doux, c'est au contraire s'enfermer un peu plus dans ce qu'on cherche justement à fuir.
L'idéalisation contre la réalité vécue
La pensée positive, poussée trop loin, installe une dichotomie difficile à tenir entre ce que l'on vit réellement et l'image idéalisée que l'on voudrait en avoir. Beaucoup de personnes veulent absolument faire entrer leurs expériences dans le moule de cette idéalisation : tout doit avoir un sens, tout doit être « une chance déguisée », tout doit pouvoir se retourner en positif.
Ce forçage a un coût. Quand la réalité vécue refuse obstinément de correspondre à l'histoire idéalisée qu'on essaie de lui superposer, cela heurte. Et plutôt que d'accueillir ce heurt comme une information précieuse, beaucoup redoublent d'efforts pour positiver encore davantage, créant l'écart entre ce qu'ils ressentent et ce qu'ils s'autorisent à penser.
Quand le corps parle et que le cerveau répond mal
Le corps, lui, ne ment pas. Fatigue chronique, troubles du sommeil, tensions, boule au ventre, éruptions cutanés, ... : ce sont autant de messages qu'il envoie lorsque quelque chose ne va pas. Mais face à ces signaux, le cerveau, biberonné à l'injonction de rester positif, répond souvent par les mauvaises actions : minimiser, relativiser, se raisonner à coup d'affirmations positives, plutôt que d'écouter ce que le corps essaie réellement de dire.
Cette dissonance entre le message corporel et la réponse mentale est, à mon sens, l'un des mécanismes les plus insidieux de la pensée positive mal employée. Elle ne supprime pas la souffrance, elle la met sous silence. Et une souffrance réduite au silence ne disparaît pas : elle s'installe, parfois pendant des années, sous une couche d'optimisme de façade qui empêche toute prise de conscience et, donc, tout mouvement.



Retrouver le bon usage de la pensée positive
C'est bien là le paradoxe le plus problématique : à force de vouloir voir le bon côté des choses, certaines personnes finissent par s'interdire de bouger. Pour changer une situation, il faut d'abord pouvoir la nommer telle qu'elle est, avec ses aspects désagréables, injustes ou douloureux. Si l'on maquille en permanence cette réalité pour la rendre plus acceptable, on se prive du carburant qui amènera au changement : l'inconfort ou encore la colère qui pousse à agir.
Rester coincé dans un emploi qui épuise en se répétant qu'il faut « voir le verre à moitié plein », maintenir une relation délétère en se convainquant que « ça va s'arranger », taire une colère légitime au nom du « lâcher-prise »… Autant de situations où la pensée positive, au lieu d'être un outil, devient un piège qui entretient l'immobilisme.
S'empêcher de bouger
Il ne s’agit évidemment pas de rejeter la pensée positive en bloc. Elle a toute sa place lorsqu'elle vient soutenir un regard déjà lucide sur la réalité, et non s'y substituer. La nuance est là : la pensée positive est utile après avoir nommé les choses justement, jamais avant, et encore moins à la place de la réalité.
À trop en abuser, on se perd - on perd le contact avec ce que l'on ressent vraiment, avec ce que l'on vit vraiment, avec ce dont on aurait besoin pour aller mieux. Le travail analytique consiste souvent, avant toute chose, à redonner aux mots leur exactitude, pour que la pensée, qu'elle soit positive ou non, puisse enfin s'appuyer sur quelque chose de réel.
Peut-être la question à se poser n'est-elle pas « comment rester positif ? » mais plutôt : pourquoi ai-je besoin de rester positif-ve ? Y a-t-il quelque chose que je refuse de nommer, en ce moment, parce que le nommer serait trop inconfortable ? Que viennent me dire ces émotions désagréables ? De quoi ai-je besoin et comment me l'apporter ?
Et à ce moment-là vous pourrez utiliser la pensée positive, en attendant de pouvoir répondre à ce besoin. La pensée positive vient alors soutenir une mise en mouvement.


Céline Naud - Psychanalyste
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