Quand j’ai perdu mon “pouvoir de maman” : Ce moment où le corps nous oblige à vivre autrement.

Il existe parfois, au cours de la vie, des instants très simples qui viennent soudain nous rappeler que quelque chose a changé. Ces passages font partie de la vie. Pourtant, ils peuvent être profondément bouleversants, parce qu’ils viennent toucher notre rapport à nous-mêmes, à notre corps, à nos capacités et parfois même à notre identité.

RELATION À SOI ET AUX AUTRESCOMPRENDRE LE FONCTIONNEMENT PSYCHIQUE

5/18/20268 min lire

une maman et sa fille qui se regardent dans un miroir
une maman et sa fille qui se regardent dans un miroir

C’est ce que ma fille m’a lancé un jour avec humour, en constatant que mon cerveau ne semblait plus aussi performant qu’avant.

Pendant longtemps, j’avais eu l’impression de pouvoir tout gérer simultanément. Je savais où étaient les choses, ce qu’il fallait faire, quand il fallait le faire, et je passais d’une tâche à l’autre avec une facilité presque automatique.

Et puis un jour, j’ai commencé à oublier.

Je ne retrouvais plus certains objets. Je récupérais moins vite après certaines journées. Mon corps aussi commençait à m’envoyer quelques messages de moins en moins discrets.

Dormir peu, sauter un repas, accumuler les obligations ou fonctionner constamment sous pression semblaient soudain avoir un coût.

Non pas que je sois devenue incapable, mais j’ai compris que ce qui autrefois fonctionnait presque “tout seul” demandait désormais davantage de soin, d’attention et d’entretien. Comme si mon corps avait cessé de négocier avec mon mental.

Et finalement, je crois que nous sommes nombreux à traverser ce moment étrange où le psychisme continue à se sentir jeune… pendant que le corps commence, lui, à nous rappeler doucement que nous n’avons plus vingt ans.

Un constat que je retrouve régulièrement chez les personnes que j’accompagne.

Quand le corps cesse de tout compenser

Pendant longtemps, beaucoup d’entre nous vivent avec l’impression que le corps suivra toujours. Nous tirons sur la corde, nous repoussons nos limites, nous accumulons les obligations, le manque de sommeil, le stress ou les repas pris rapidement entre deux contraintes, sans conséquences apparentes.

Lorsque l’on est plus jeune, le corps compense énormément. Il récupère vite. Il encaisse. Nous pouvons parfois mal le traiter pendant des années tout en continuant à fonctionner “normalement”. Certains arrivent même à croire que cela ne les atteint pas.

Et puis, progressivement, quelque chose change.

La récupération devient plus lente. Certaines douleurs apparaissent. Le sommeil devient plus fragile. Le cerveau semble saturer plus rapidement. Là où nous pouvions autrefois tout gérer simultanément, nous découvrons que notre attention, notre énergie ou notre concentration ne sont plus aussi inépuisables qu’avant.

Ce moment est souvent perturbant parce qu’il vient heurter l’image que nous avions de nous-mêmes. Beaucoup vivent cela comme une injustice, un échec ou une perte de capacités, alors qu’il s’agit aussi d’un changement de fonctionnement auquel il devient nécessaire de s’adapter.

Car le problème n’est pas toujours que notre corps ne soit plus capable. Bien souvent, il nous demande simplement autre chose.

Davantage de récupération.
Davantage de qualité de sommeil.
Une alimentation plus adaptée.
Moins de surcharge permanente.
Un rythme de vie plus respectueux de nos limites réelles.

Une préparation physique et cognitive pour continuer à faire certaines choses.

Nous vivons pourtant dans une société qui valorise l’endurance, la rapidité et la capacité à tout gérer sans jamais ralentir. Alors beaucoup continuent à fonctionner comme avant, jusqu’à ce que le corps finisse par imposer lui-même un ralentissement.

Comme si, après des années de négociation silencieuse, il décidait finalement de reprendre la parole.

Le décalage entre le psychisme et le corps

Ce qui est souvent le plus déstabilisant lorsque l’on avance dans la vie, ce n’est pas uniquement le changement du corps. C’est le décalage qui peut progressivement apparaître entre ce que nous ressentons intérieurement et ce que notre organisme nous renvoie.

Car intérieurement, beaucoup continuent à se sentir jeunes.

Les envies sont toujours là. Les projets aussi. Le désir de faire, d’apprendre, de créer, de sortir ou de vivre pleinement ne disparaît pas soudainement avec les années. Le psychisme, lui, ne vieillit pas toujours au même rythme que le corps.

Et c’est précisément ce décalage qui peut devenir troublant.

Nous pouvons encore nous penser capables de fonctionner comme avant, jusqu’au moment où le corps vient nous rappeler qu’il ne récupère plus de la même manière. Certaines personnes me disent avoir l’impression d’être “trahies” par leur propre corps, comme si celui-ci cessait brutalement de répondre aux exigences auxquelles elles étaient habituées.

Pour beaucoup, cela vient toucher quelque chose de profondément narcissique. Nous avons construit une image de nous-mêmes autour de nos capacités, de notre efficacité, de notre endurance ou de notre autonomie. Alors lorsque certaines limites deviennent plus visibles, il peut devenir difficile d’accepter que nous ne soyons plus exactement la personne que nous étions auparavant.

Certaines personnes s’épuisent alors à vouloir continuer “comme avant”. Elles augmentent leurs efforts, se critiquent davantage, culpabilisent ou vivent leurs difficultés comme une faiblesse personnelle.

Pourtant, il ne s’agit pas forcément d’un effondrement.

Il s’agit souvent d’un réajustement nécessaire entre l’image idéalisée que nous gardons de nous-mêmes et la réalité d’un corps qui demande désormais à être davantage écouté.

Et paradoxalement, c’est parfois lorsque nous cessons de lutter contre cette réalité que quelque chose peut commencer à s’apaiser.

Quand certaines transformations restent invisibles

Alors beaucoup continuent à se juger durement.

Ils pensent manquer de volonté, être devenus moins compétents ou moins solides, alors qu’ils traversent parfois simplement une période de transition qui demande une adaptation différente du corps et du psychisme.

Petit à petit, un travail de compréhension peut alors se mettre en place.

Mettre du sens sur ce qui se passe permet souvent de diminuer la culpabilité. Non pas pour se résigner ou “baisser les bras”, mais pour apprendre à fonctionner autrement, avec davantage d’écoute de soi et moins de violence intérieure.

Car accepter certaines réalités ne signifie pas renoncer à vivre.

Cela peut au contraire permettre de vivre de manière plus ajustée, plus respectueuse de soi-même et finalement plus apaisée.

Dans mon travail clinique, je constate souvent que beaucoup de personnes ne relient pas immédiatement ce qu’elles traversent aux transformations naturelles qui accompagnent certaines périodes de la vie.

Elles parlent d’épuisement, de difficultés de concentration, d’une hypersensibilité émotionnelle inhabituelle, d’irritabilité, de fatigue persistante ou encore du sentiment de “ne plus fonctionner comme avant”, sans toujours comprendre ce qui est réellement en train de se jouer.

Certaines femmes découvrent progressivement que les bouleversements hormonaux liés à la périménopause ou à la ménopause peuvent profondément impacter le sommeil, l’énergie, l’humeur, la mémoire ou les capacités de récupération. Pourtant, beaucoup n’avaient jamais imaginé que ces changements puissent avoir un tel retentissement psychique et physique.

Du côté des hommes également, certaines transformations restent peu pensées ou peu verbalisées. La fatigue, la récupération plus lente, les changements corporels ou certaines fragilités nouvelles sont souvent minimisés, parfois par honte, parfois parce que notre société laisse peu de place à l’idée qu’un homme puisse ne plus être aussi performant qu’avant.

Quand la sexualité doit se réinventer

La sexualité aussi est traversée par ces transformations, même si le sujet reste encore difficile à aborder pour beaucoup de personnes.

Là encore, le problème n’est pas uniquement physique. Il vient souvent heurter l’image que nous avons de nous-mêmes, notre rapport au désir, à la séduction, à la performance ou encore à la spontanéité.

Lorsque l’on est plus jeune, le corps répond généralement plus rapidement. Il récupère vite, supporte davantage les excès, le stress, la fatigue ou le manque de sommeil. Beaucoup peuvent fonctionner dans une forme d’immédiateté où le désir semble presque aller de soi.

Et puis, avec le temps, quelque chose change.

Le corps devient plus sensible au contexte, à la qualité relationnelle, à la fatigue, au stress ou à la charge mentale. Certaines personnes découvrent qu’elles ne peuvent plus fonctionner dans la précipitation ou dans une sexualité déconnectée d’elles-mêmes.

J’ai d’ailleurs l’habitude de dire avec humour qu’à vingt ans, beaucoup peuvent se contenter d’une forme de “fast-food relationnel ou sexuel”. Le corps suit malgré les excès, les nuits trop courtes ou le rythme effréné du quotidien.

Mais lorsque l’on avance dans la vie, le corps réclame soudain du “quatre étoiles”.

Davantage de présence.
Davantage de sécurité.
Davantage de connexion.
Davantage de temps aussi.

Et finalement, ce n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle.

Car cette transformation peut aussi amener certaines personnes à sortir d’une logique de performance pour aller vers quelque chose de plus authentique, plus relationnel et parfois même plus profond.

À condition toutefois d’accepter que la sexualité, elle aussi, évolue avec nous.

Car vouloir continuer à fonctionner exactement comme avant peut parfois devenir une manière de lutter contre le temps qui passe, plutôt qu’une véritable écoute de ses besoins réels.

Faire le deuil de certaines illusions

Le plus difficile n’est pas toujours de voir son corps changer. C’est parfois de devoir renoncer à l’image que nous avions de nous-mêmes.

Nous vivons dans une société qui valorise énormément la performance, la maîtrise, la jeunesse et la capacité à tout gérer sans faillir. Alors accepter certaines limites peut être vécu comme un échec, voire comme une perte de valeur personnelle.

Beaucoup continuent ainsi à vouloir fonctionner “comme avant”, au prix d’un épuisement important. Ralentir devient culpabilisant. Se ménager donne parfois l’impression de devenir faible. Comme si prendre soin de soi revenait à renoncer à une partie de soi-même.

Et pourtant, il arrive un moment où le principe de réalité finit par s’imposer.

Nous ne pouvons pas éternellement vivre contre notre corps.

Accepter cela demande souvent un véritable travail psychique. Il faut parfois faire le deuil de certaines capacités, de certains rythmes ou de l’illusion que nous pourrions rester identiques toute notre vie.

Mais ce renoncement n’est pas forcément une défaite.

Il peut aussi devenir le début d’une relation plus apaisée à soi-même.

Et si le temps nous rendait aussi plus libres ?

Prendre de l’âge, c’est aussi prendre conscience que notre temps n’est pas infini. Et si cette réalité peut parfois être vertigineuse, elle peut également devenir profondément libératrice.

À mesure que certaines illusions tombent, beaucoup commencent à moins vivre pour répondre aux attentes des autres et davantage pour elles-mêmes. Le regard extérieur perd un peu de son pouvoir. Certaines obligations deviennent moins importantes. Des loyautés anciennes ou des interdits que l’on n’arrivait pas à lâcher jusque-là commencent parfois à s’assouplir.

Comme si le corps, en nous rappelant nos limites, nous obligeait finalement à nous demander ce qui compte réellement.

Qu’ai-je encore envie de vivre ?
Qu’est-ce qui a du sens pour moi ?
Qu’est-ce que je continue à faire uniquement pour correspondre, rassurer ou être à la hauteur ?

Paradoxalement, plus nous acceptons certaines limites, plus nous pouvons devenir libres.

Libres de ralentir.
Libres de choisir davantage.
Libres d’écouter notre corps plutôt que de lutter constamment contre lui.
Libres aussi de cesser progressivement de vouloir être parfaits.

Car finalement, peut-être que le plus difficile n’est pas tant de voir le temps passer… mais d’accepter que nous ayons le droit d’être simplement humains.

Céline Naud - Psychanalyste

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